Présocratiques ioniens, le souffle d'Anaximène

Philosophe et savant, successeur d’Anaximandre, de l’école de Thalès

9 sept. 2009 christian miquel

Anaximène est le dernier philosophe de Milet. Contre la tentation idéaliste d'un principe abstrait, il pose que l'indéterminé d'Anaximandre est l'air qui anime la nature.

Né à Milet (–586, mort en –525), élève d’Anaximandre, ce troisième philosophe de l’Ecole de Milet dépasse en renommée son maître, notamment auprès de Démocrite et de Pythagore.

La situation politique est sombre, ce qui explique le déclin de l’Ecole, les citoyens de Milet cessant de venir consulter ses maîtres comme des sages. Anaximène prend ses distances avec l’engagement actif dans la Cité et avec la recherche scientifique désintéressée, comme en témoigne sa lettre quasi stoïcienne à Pythagore. « Les Eacides se conduisent en Barbares, les tyrans se tiennent jusqu’à Milet, le roi des Mèdes nous menace… La guerre commencée, il n’y aura pour nous aucun espoir de salut. Comment Anaximène aurait-il le goût d’étudier les astres, quand il lui faut craindre à tout moment la mort ou l’esclavage ? Comme vous avez de la chance, on vient s’entretenir avec vous… » (Diogène Laërce).

Cosmologie et science

Il apportera peu à la cosmologie. Reprenant les visions des Chaldéens, il pense que la terre est un disque plat couvert par la coupole cristalline glacée de la voûte céleste, dans laquelle les étoiles sont enfoncées comme des clous. « Il disait que les astres sont comme des clous enfoncés dans la voûte cristalline » (Aétius, II, 14).

Le soleil et la lune tournent autour de la terre, mais rien ne permet de dire qu’ils passent en dessous comme l’affirmait Anaximandre. « Les astres ne se meuvent pas sous la Terre comme d’autres l’ont supposé, mais autour de la Terre » (St Hippolyte, Réfutations, I, 7).

Il précise toutefois que les étoiles sont les plus lointaines, les planètes étant situées en dessous, avant le soleil, la lune, et enfin la Terre.

Une philosophie de l’air et du souffle premier, réhabilitant la Nature

Philosophiquement, il tente une synthèse entre Thalès qui pose un élément matériel, l’eau, comme élément premier, et Anaximandre pour lequel c’est l’indéterminé. Probablement pour lutter contre la tendance trop abstraite de son maître, et pour revenir à la réalité concrète de la Nature vitale et « une » de Thalès, il choisira un élément matériel : l’air, qui a l’avantage d’être indéterminé. « Anaximène affirme que le principe (archè) est l’air indéterminé » (Diels, I, 3).

Le choix de l’air comme élément premier apparaît comme un progrès : il apporte en effet une précision et un ancrage concret à Anaximandre, qui ne donnait pas de nature ou de contenu concret à son indéterminé. L’air, même invisible et indéterminé, est matériel, appartient à la nature, empêche de s’échapper dans un autre monde virtuel ou idéel. « La forme de l’air est telle que, la plus égale à soi-même, on la voit invisible, et elle se manifeste dans ce qui est froid et chaud, ce qui est humide et en mouvement » (Hippolyte).

En même temps, cet élément permet de réaffirmer la vision d’une nature « une », vitale et sacrée. L’air originel n’est-il pas la respiration, le souffle qui soulève nos poumons pour nous faire respirer ? Cet air renvoie au souffle originel sur lequel travaillent les ascètes et chamans dont les présocratiques sont si proches, mais il exprime aussi le souffle cosmique qui anime de manière invisible le cosmos. « De même que notre souffle, qui est de l’air, nous maintient en vie, de même le souffle et l’air entourent le cosmos entier. Car air et souffle sont employés comme synonymes. » (Aétius, I, 3). Ainsi réaffirme-t-il l’équivalence fondamentale entre microcosme et macrocosme, le même souffle originel et indéterminé animant toute la nature.

Pour montrer que tout en provient, y compris les astres et les dieux qui y habitent, Anaximène forge les concepts de condensation et de raréfaction : l’air, en s’échauffant, se raréfie et se transforme en feu ; en se condensant et se refroidissant, il devient eau, puis boue, terre et pierre. Tout l’univers provient ainsi de cet élément premier. « L’air indéterminé est le principe à partir duquel les choses qui deviennent, et celles qui sont nées, et celles qui sont nées et deviennent, et les dieux et les déesses, se produisent » (Hippolyte, I, 7).

Si toutes choses proviennent de cet élément premier indéterminé, elles y retournent également : « De cet air toutes choses proviennent, et vers lui toutes choses retournent » (Aétius, I, 3).

Interprétation

Pressentant la future vision platonicienne d’un monde d’Idées abstraites à la source du monde réel, coupé du monde réel, Anaximène corrige l'indéterminé d'Anaximandre en lui donnant un contenu concret.

En réaffirmant la vision d’une Nature une et multiple, qui se transforme perpétuellement à partir de l'air indéfini, il croise étrangement les Upanishads et le yoga qui posent le souffle comme principe de toutes choses.

http://philoctetes.free.fr/ ; www.philagora.net/

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Théâtre de Milet, libre de droit Théâtre de Milet
   
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